Au printemps, au retour des beaux jours, nous allions plus volontiers à l'école. Le soir, en rentrant à la maison, nous prenions notre temps, nous empruntions d'autres chemins. Parfois, nous suivions le chemin qui borde la voie de chemin de fer. Il m'arrivait de coller mon oreille sur le rail, comme dans les films d'indiens, pour écouter s'il venait un train. Quand un train arrivait, il roulait lentement... Vite, nous mettions des cailloux alignés sur les rails pour le faire dérailler. Le mécanicien nous voyait de loin, il tirait des grands coups de sifflet pour nous obliger à dégager la voie. En passant près de nous, il nous faisait de grands signes de la main comme pour nous donner une correction. A l'arrière du convoi, le chef de train nous faisait aussi de grands signes... Les cailloux se transformaient en poussière et le train, à notre grand regret, ne dérailla jamais.
Quand les arbres étaient en fleurs, nous cherchions les nids d'oiseaux ou d'écureuils qui nichaient dans les pins. Nous connaissions un vieux nid d'écureuil en forme de ballon de rugby. Avec une pierre, nous tapions contre le tronc de l'arbre qui abritait ce nid. Si la mère sortait, il était possible qu'il y ait des petits à l'intérieur. Alors l'un de nous deux, tel un acrobate, grimpait jusqu'au nid. Lorsqu'on y trouvait des petits, qu'ils étaient assez gros et qu'ils avaient les yeux ouverts, nous en prenions un ou deux que nous élevions au biberon avec du lait coupé d'eau. (Avec nos vingt centimes du dimanche, nous achetions un petit biberon rempli de bonbons multicolores.) A l'époque, il n'était pas rare de voir un enfant se promener avec un écureuil sur l'épaule.
Souvent, je vais marcher sur le chemin qui mène à notre ancienne ferme. Chemin plein de souvenirs. J'en ai parfois les larmes aux yeux.
Il y a un car de transport scolaire qui passe au bout du chemin. Je regarde descendre les enfants et je me dis qu'ils ont beaucoup de chance. Mais je me dis aussi qu'ils ne profitent plus de la colline, de l'odeur des pins, de la garrigue, du petit sentier près de la voie ferrée, des nids d'écureuils, des cerises que nous allions voler...
J'ai rarement eu des "bien" ou des "très bien" dans la marge de mes cahiers, mais plutôt des "assez bien", "passable", "mal" ou "très mal". Mon frère Noël, lui, travaillait bien à l'école. Les élèves de notre classe étaient presque tous destinés à travailler à la mine dès l'âge de quatorze ans, à part nous deux qui étions fils de paysans. Les fils de mineurs attendaient tous d'avoir l'âge pour descendre au fond mener un âne ou un cheval. Vous me direz: "pas la peine d'être un érudit pour mener un âne au fond d'une mine !" Mais aujourd'hui, à soixante et onze ans, je regrette de ne pas m'être donné plus de peine pour apprendre.